Parte 3:
«MOTOR SPORT, 01.10.1998
Ayrton Senna - par Alain Prost
(continuação)
Pendant la course, Senna a abandonné, et Prost l'a remporté. Par la suite, ils dominèrent Suzuka et Adélaïde, les deux dernières courses de la saison 1989. Alain était en tête du Championnat avec 16 points d'avance. Mais à partir de là, McLaren-Honda ressemblait à deux équipes différentes qui travailleraient dans le même stand. Encore une fois, les voitures rouges et blanches étaient en première ligne, chacun de ses pilotes défiant l'autre. Senna savait qu'il devait gagner, Prost lui faisait comprendre qu'il ne se laisserait plus faire.
"J'en ai parlé au sein de l'équipe, et à la presse. Il n'était plus question de lui laisser le passage. On a souvent reparlé, vous vous doutez bien, du premier virage, du premier tour, et Ron me répétait sans arrêt que l'essentiel était de ne pas s'être touchés, tous les deux, que nous devions penser à l'équipe. Bon, aussi loin que je me souvienne, Senna pensait surtout à lui, et c'était comme ça. Par exemple, au début du GP d'Angleterre, cette année-là, en rentrant dans Copse, si je ne m'étais pas déporté de 3 ou 4 mètres en dehors de la trajectoire, nous nous serions touchés, et les deux McLaren auraient abandonné. Ce genre de choses se sont trop souvent produites, j'en avais assez."
"C'est ce qui s'est également passé lors de notre accident, dans la chicane. Oui, je sais bien, certains soutiennent que je l'ai fait exprès. Ce que j'ai dit c'est seulement que je ne voulais plus lui ouvrir la porte, et c'est tout. Je ne voulais pas finir cette course comme ça, je la menais depuis le début, et je voulais gagner."
"J'avais une bonne voiture, j'avais été très mauvais en qualification par rapport à Ayrton, et je m'étais complètement concentré sur la course. Au cours du warm-up, j'étais de presque deux secondes plus rapide que lui, et j'étais plutôt confiant pour la course en elle-même, même lorsqu'il a commencé à me rattraper."
"Je ne souhaitais pas qu'il se rapproche trop de moi, mais je voulais qu'il m'attaque suffisamment pour user ses pneus, et mon objectif était de tenir le rythme jusqu'au dix derniers tours. C'est ce que je faisais lorsqu'il a tenté de me doubler, ce que j'estimais impossible parce qu'il arrivait beaucoup plus vite qu'il n'aurait du, dans la zone de freinage."
"J'étais persuadé qu'il ne le ferait pas pendant ce tour, parce que lorsque nous avons négocié la chicane, il était relativement loin derrière. Quand vous regardez dans vos rétros et que vous voyez un mec à 20 mètres derrière vous, c'est impossible de le juger, alors je n'avais pas vraiment réalisé qu'il essayait de me dépasser. Mais au même instant je me suis dit "Je ne le laisserais pas me refaire le coup, il ne profitera même pas d'un trou de souris. Pas question". Il m'a sorti dans l'échappatoire et j'ai du abandonner."
Un an plus tard, ils se retrouvent de nouveau ensemble à Suzuka, et tous deux encore une fois en position de remporter le Championnat du Monde, et cette fois-ci c'est Alain qui devait gagner. Pratiquement dès le début de leur présence dans la même équipe, ni lui ni Ayrton n'ont mettre un terme à l'intensité de leur conflit. Prost, affirmait Senna, n'aurait pas du tenté de négocier son virage juste devant lui. "Même s'il envisageait de le faire, il ne pouvait pas y parvenir". En réalité, c'est en arrivant derrière elle à 150km/h que la McLaren est entrée en collision avec la Ferrari.
"Que voulez-vous que je vous dise par rapport à ça ? Après mon abandon, on en a parlé, et il m'a assuré, comme il l'a dit aussi à la presse d'ailleurs, qu'il avait fait ça volontairement. Et il m'a expliqué pourquoi. Il en voulait terriblement au Président de la FIA, Jean-Marie Balestre, qui lui avait refusé le changement de côté qu'il souhaitait pour la pôle position, en première ligne de départ (il voulait qu'elle soit située à gauche). Alors il m'avoua qu'il s'était promis de me sortir si j'arrivais dans le premier virage avant lui."
"Ce qu'il s'est passé au Japon en 1990 est quelque chose que je n'oublierais jamais, parce qu'Ayrton n'était pas le seul responsable de cela. Quelques membres de McLaren, beaucoup d'officiels, mais également beaucoup de médias, ont été d'accord avec ce qu'il venait de faire, et moi je ne pouvais pas accepter ça." "Franchement, j'ai failli tout abandonner après ce GP."
"Comme je l'ai déjà évoqué, ce n'était pas me battre qu'il voulait, mais purement (pour vous donner une image) me détruire, et c'était son objectif depuis le premier jour. Même lors de cette première course avec les voitures de tourisme Mercedes, qui remonte quand même à 1984, j'ai bien remarqué que ce n'était pas battre Alan Jones, Kéké Rosberg ou qui que ce soit d'autre, qui l'intéressait. C'est moi qu'il devait battre, et seulement moi, d'une façon ou d'une autre."
Et jusqu'à la fin de la carrière d'Alain Prost en tant que Pilote, cela ne changera plus jamais. Mais sur le podium d'Adélaïde, en 1993, au cours de l'ultime GP d'Alain, ils se sont donnés une très sincère et longue accolade. C'était comme si, en fait, Alain n'était plus un ennemi à cet instant là, et Ayrton ne trouvait alors plus aucune raison de lui être hostile. Prost ne s'attendait vraiment pas à un tel geste.
"C'est clair, j'étais vraiment surpris. Mais pour être honnête, j'étais aussi un petit peu déçu. Et je vais peut-être vous apprendre quelque chose sur Ayrton : Au GP précédent, au Japon, c'est lui qui a gagné et j'étais second. Quand il s'est dirigé du podium vers la Conférence de Presse, je lui ai dit "C'est peut-être la dernière course où nous rendons ensemble à une Conférence de Presse, et je pense qu'on devrait offrir au public un geste agréable, peut-être une poignée de mains, enfin quelque chose comme ça". Il ne m'a pas répondu, mais il ne s'y est pas opposé non plus. Alors quelque part je pensais qu'il était d'accord. Nous sommes allés à la Conférence de Presse, et il ne m'a même pas regardé."
"En vérité, j'avais même pensé qu'en Australie, on aurait pu s'échanger les casques, c'était quand même ceux que l'on porterait à cette course, qui serait l'ultime occasion de nous affronter. Mais après le Japon, j'ai oublié tout ça, parce qu'il n'avait pas l'air de vouloir envisager une quelconque réconciliation."
"Puis nous sommes allés à Adélaïde, où nous avons terminés premier et second. Pendant que nous approchions du podium, il avait déjà commencé à me parler un petit peu, et il m'a demandé "Qu'est ce que tu vas faire, maintenant?". J'étais étonné et je lui ai répondu "Je ne sais pas encore !". "Tu vas devenir gros !" m'a-t-il dit alors, et il a souri. Et puis il y a eu le podium, où il a mis son bras autour de moi, il m'a serré la main et tout ça. Pourquoi ? parce qu'à ce moment là il l'avait décidé, et il était en accord avec lui-même. OK, dans un sens c'était génial. Mais ça c'était Ayrton : C'est lui qui décide ? Excellent. Sinon ? Tu oublies !"
Plus tard, Senna a confié à l'un de ses meilleurs amis, que ce n'est qu'après qu'Alain se soit retiré de la compétition, qu'il a réalisé à quel point sa motivation semblait presque entièrement liée à l'envie qu'il avait de le battre. Deux jours seulement avant sa mort, au cours d'un reportage où une caméra embarquée dans sa voiture filmait pour Elf un tour du circuit d'Imola, il a surpris tout le monde en saluant quelqu'un qui lui tenait à cœur : 'D'abord, je voudrais dire bonjour à mon ami Alain. Tu nous manques à tous'. Prost a été extrêmement touché..
"En réalité, après mon retrait de la compétition, on s'est très souvent téléphonés. Il m'a souvent appelé et régulièrement pour que l'on parle de sécurité. Il voulait que je continue à m'y consacrer, et on avait justement convenu d'en discuter à Imola. Ce week-end précisément, il n'a cessé de parler, parler, et parler encore de mesures de sécurité. Il était beaucoup plus calme qu'avant, pour moi en 1994, il avait complètement changé. Il avait même l'air moins enthousiaste en quelque sorte, moins agressif qu'auparavant."
"On a discuté le vendredi, et je l'ai revu le dimanche matin, après l'accident mortel de Roland Ratzenberger bien sûr. J'étais entouré de nombreuses personnes de chez Renault, à ce moment-là. Vous savez comment Ayrton se comporte habituellement : il sort du stand et se rend direct au motor-home. Mais ce matin-là j'ai vraiment été surpris, parce qu'il a traversé tout le groupe, ce qu'il ne faisait vraiment jamais, juste pour venir me parler. On a eu une discussion, et il a été très sympathique, très amical avec moi."
"Puis je l'ai vu dans le garage brièvement. Je ne voulais pas le déranger, mais je sentais qu'il avait besoin d'aide, besoin de quelqu'un. C'était évident. Alors on a parlé ensemble du prochain week-end..."
Les obsèques d'Ayrton ont eu lieu à Sao-Paulo, quatre jours plus tard, et Prost était parmi les nombreux pilotes à être présents. Ce n'était guère une décision difficile à prendre, tellement il voulait lui témoigner son respect.
"Evidemment je voulais m'y rendre, mais Ayrton et moi avions de tels rapports depuis si longtemps, que je me demandais quelle serait la réaction des Brésiliens : seraient-il peinés par ma présence, ou par mon absence ? Alors que faire ? Le lendemain de l'accident, j'étais à Paris, et un ami proche de Jean-Luc Lagardere (le Président de Matra) m'a appelé. Son épouse était Brésilienne, et je lui ai demandé conseil. "J'ai déjà pris mon billet d'avion", lui ai-je dit, "mais selon toi, que dois-je faire ?". Il m'a répondu que je devais absolument y aller, que les Brésiliens aimeraient que je sois là. Il n'a pas eu à me forcer, je voulais tellement m'y rendre. Mais il m'a rassuré. Et je sais que si je n'y avais pas assisté, je m'en serais voulu jusqu'à la fin de mes jours."
"Il n'y a vraiment eu aucun geste d'hostilité envers moi, à Sao-Paulo, bien au contraire, en fait. A présent, je suis tout le temps en rapport avec la famille d'Ayrton. Le lendemain des obsèques, son père m'a invité dans sa propriété et on a énormément discuté. Je suis très souvent en contact avec sa sœur, et je suis à sa disposition pour tout ce qu'elle me demandera de faire pour la Fondation."
"Ayrton est de loin le meilleur pilote auquel j'ai du me mesurer, et pendant vraiment aussi longtemps. C'était le pilote le plus déterminé que j'ai pu connaître. Pour être franc, je pense que le meilleur pilote en course (en pure intelligence de la course) était peut-être Niki Lauda. Mais au-delà de tout, Ayrton était le meilleur et de loin. Il réussissait tout ce qu'il entreprenait, et tout ce qui lui permettait de se réaliser."
"Sincèrement, je suis sûr que nous serions devenus des amis, avec le temps. Nous avions tellement partagé, après tout, et quelque chose n'a jamais changé, même dans les pires moments de notre relation, c'est le réel respect que nous avions l'un pour l'autre en tant que pilotes. Je ne pense pas que l'un de nous se soit d'ailleurs soucié de qui que ce soit d'autre. Et il y a eu des moments où on s'est bien amusés ensemble. Pas souvent, mais..."
"Il était surprenant, vous savez. En 1988, je me rappelle, nous avons participé au Motor-Show Honda, à Genève. C'est juste à 40km de chez moi, alors je l'ai invité à venir dîner à la maison, puis de nous rendre là-bas ensuite. Il est venu chez moi et s'est endormi pendant deux heures. On n'a même pas pu discuter !"
"Puis, après le repas, on est allés faire une promenade, et je me souviens très bien de ce que l'on s'est dit. J'adorais parler avec lui : parfois il était pénible quand il s'éternisait sur un petit point de détail, mais en général il était passionnant. Oui, vraiment, j'en suis sur, on serait vraiment devenus amis. A partir du moment où nous n'étions plus adversaires, tout aurait été différent."
"Je me rappelle de tout cela, et je me dis "Jésus, qu'est ce qui a bien pu se passer ? Qu'est ce qui nous a pris de nous battre tous les deux comme ça ? Quelquefois, c'est comme un cauchemar. Peut-être parce que quand on est toujours les premiers, comme nous l'étions, ce genre d'affrontements est inévitable. Mais pourquoi ont-t-ils été aussi douloureux ? Pourquoi l'avons nous vécu comme ça ? J'ai l'habitude de dire à tout le monde "Vous êtes un fan de Senna ? Génial, mais s'il vous plait, ne me haïssez pas !" C'était la même chose avec la presse."
"La pression était tellement forte, tellement forte… Si c'était à refaire, je pense que je dirais à Ayrton "Ecoute, on est les meilleurs, on les aura tous !" En y réfléchissant un peu, ça aurait pu être génial, comme rêve. Maintenant, même si elle est finie, je me dis que c'était vraiment une histoire merveilleuse, vous ne trouvez pas ? Et aujourd'hui, dans un sens, je pense que ça nous manque un peu."
Alain Prost était interviewé par Nigel Roebuck
(Translation by Sylvie Lacord)»